La persecution de Julian Assange et notre rendez-vous avec l’Histoire

06 Juin 2012 Par Mehdi Taileb

Walter Lippmann disait dans “Public Opinion” que les news ne reflètent pas la réalité car elles ne reportent rien d’autre que les évènements remarquables, mais que se passe-t-il lorsque nous ne voyons même plus ces derniers?

Le 30 mai 2012, la Cour Suprême britannique a rejeté l’appel du journaliste Julian Assange contre son extradition vers la Suède. C’est ce que nous dit la majorité des médias, sans aller plus loin dans l’analyse de cette décision ni de ses conséquences, aussi bien pour Assange que pour l’ensemble des résidents de l’Union Européenne.

Retour sur l’affaire. Posons-nous les bonnes questions, une-à-une.

Pourquoi Assange est-il voulu par la justice suédoise?

A la fin novembre 2010, juste avant la publication par Wikileaks (une organisation à but non-lucratif dont l’objectif est de publier des documents secrets qui sont pourtant dans l’intérêt général) et ses partenaires de l’époque (Le Monde, The Guardian, El Pais, le New York Times, Der Spiegel) de la plus grande fuite de documents de l’histoire (plus de 250 000 cables diplomatiques, sans compter les centaines de milliers de journaux de guerre, les « war logs » d’Iraq et d’Afghanistan), un mandat d’arrêt européen (MAW) ainsi qu’un mandat d’arrêt d’Interpol de niveau “Rouge” ont été émis contre julian Assange, éditeur de Wikileaks. Motif ? Deux femmes l’accuseraient de relation sexuelles « illégales » (unlawful sexual act) car il n’aurait pas utilisé de préservatif. Comble de tout, en Suède ceci peut-être classé comme un « viol mineur » (minor rape), un crime de nature unique, que l’on rencontre seulement en Suède, taxée depuis d’Arabie Saoudite du féminisme (entendre par-là une version perverse et radicale du féminisme qui considère les femmes comme des êtres inférieurs, fragiles, et irresponsables – http://rixstep.com/2/1/20110301,00.shtml).

Assange reconnaît avoir eu des relations sexuelles avec les deux femmes, mais insiste sur le fait qu’elles étaient consensuelles.

Drôle de coincidence tout-de-même que la Suède, un allié fidèle des Etats-Unis (souvenons-nous de la reddition des deux Egyptiens à la CIA qui les a torturé alors qu’ils ont été reconnus innocents des accusations à leur encontre – http://www.amnesty.ch/fr/themes/guerre-contre-le-terrorisme/vols-secrets-de-la-cia), lance un mandat d’arrêt international contre l’éditeur en chef d’une roganisation qui s’apprêtait (et l’avait annoncé à l’avance, et avait même invité le Département d’Etat américain à rejoindre ses efforts et celle de ses partenaires de la presse pour éditer des informations qui pourraient compromettre la sécurité d’informateurs, invitation que le Département d’Etat a ignoré) à publier des révélations ambarrassantes pour la diplomatie américaine. Révélations qui ont montré la nature réelle de la politique étrangère US, comme par exemple le fait que Hilary Clinton, Secrétaire d’Etat, avait demandé à ses agents diplomatiques de recueillir des données personnelles (empreintes digitales, d’iris, numéros de cartes bancaires, de cartes de voyageurs fréquents…) des officiels de l’ONU. Ou comment confondre diplomatie et espionnage – http://international.lefigaro.fr/onu-informations-diplomates-pays.html.

Pourquoi Assange est-il voulu en Suède ? On pourrait penser que deux mandats d’arrêt internationaux (un d’Interpol et un européen) devraient être justifiés par les preuves accablantes d’un crime grave. Eh bien non. Assange est voulu seulement pour être entendu dans le cadre des accusations des deux femmes. Et ce n’est pas tout. Une des deux femmes n’a même pas signé sa déclaration de témoin car elle a compris qu’elle se faisait manipuler et elle n’était pas d’accord avec l’accusation (que lui a soufflé la procureur justice suédoise) de « viol mineur ». Donc la justice suédoise agite depuis bientôt deux années un document qui juridiquement ne vaut rien. Rappelons que la Suède est suposée être une démocratie et qu’elle fait partie de l’Union Européenne, elle aussi un projet de « démocratie et de paix ». Nous verrons dans la suite que nous avons tous toutes les raisons de nous inquiéter de dérives graves révélées par la chasse aux sorcières montée et des accusation montées de toute pièce contre Assange.

Notons au passage que quelques-mois plus tôt le dictateur lybien Gadhafi avait fait l’objet seulement d’un mandat d’arrêt d’Interpol de niveau « Orange », alors qu’il venait tout-juste de bombarder son peuple avec des avions de chasse. Assange, qui est voulu seulement pour être entendu sur cette affaire (et que donc il n’a été formellement accusé de rien par la justice suédoise), a « bénéficié » d’un mandat d’arrêt de niveau « Rouge » – http://www.liberte-info.net/editorials/edito_juin_2011.html. C’est le genre de paradoxe qui invite les soupçons et suggère que des manipulations majeures ont lieu derrière les épais rideaux de l’Etat.

Pourquoi Assange ne se rend-il pas en Suède, surtout si le dossier contre lui est si fragile ? Deux raisons pour cela : un, même si c’est seulement pour être entendu, au vu de la nature de l’accusation (même s’il n’est pas mis en accusation par la justice), Assange serait emprisonné et mis en isolement dès son arrivée sur le territoire suédois, et ne pourrait être en contact avec personne sinon son avocat (de façon limitée), et ceci pour une durée de plusieurs mois, peut-être au-delà d’une année ; deux, la Suède a signé un traité bilatéral d’extradition sans jugement préalable (là encore un exemple d’un justice politique) avec… les Etats-Unis. Ainsi la boucle serait bouclée.

Si Assange est extradé vers les Etats-Unis, ceux-ci lui ont déjà préparé des accusations qui sont pour l’instant « scellées » (encore une violation du principe de transparence de la justice), mais que chacun soupçonne de contenir des accusations délirantes d’espionnage et de collusion avec l’organisation terroriste Al Qaida. C’est après-tout de ça que les Etats-Unis accusent le soldat soupçonné d’être la source de Wikileaks – http://www.lapresse.ca/international/dossiers/fuites-de-wikileaks/201202/23/01-4498995-le-soldat-manning-accuse-de-collusion-avec-lennemi.php. Le verdict scellé est une claire indication qu’Assange est déjà jugé et condamné aux Etats-Unis. D’ailleurs ce verdict est issu d’un “Grand Jury”, une formede justice moyen-âgeuse et expéditive dans laquelle l’accusé n’a pas le droit de se défendre. La peine pour espionnage et collusion avec une organisation terroriste est la prison pour de très longues années.

Il serait bon aussi de noter que la procureur suédoise Marianne Ny (qui mène la cabbale contre Assange) aurait pu (et pourrait toujours) l’interroger par téléphone, visioconférence, ou tout autre moyen reconnu par les deux juridictions suédoise et britannique, comme le lui ont proposé les avocats d’Assange, mais elle se borne à insister à ce qu’il se déplace. Elle pourrait d’ailleurs aussi l’intérroger en se déplaçant elle-même en Angleterre, et l’interroger par exemple à l’ambassade suédoise, mais elle s’y est refusée – http://justice4assange.com/Prosecution.html.

Autre irrégularité grave dans l’instruction du dossier : initialement celui-ci avait été ouvert par une procureur, avant d’être refermé par une autre procureur d’un rang supérieur à la première, qui a estimé que le dossier ne contenait pas d’éléments suffisants pour ouvrir une enquête, avant d’être elle-même contredite par Marianne Ny.

Depuis l’émission des mandats d’arrêt contre Assange, une campagne médiatique bat son plein en Suède, avec comme objectif de diaboliser Assange, quitte à publier des histoires totalement farfelues de conspiration contre la Suède à l’initiative de… Wikileaks, comme l’a récemment fait le quatidien Expressen – http://www.expressen.se/nyheter/expressen-avslojar/breaking-new-story-on-wikileaks-today-the-organization-investigated-swedish-jou/.

Donc depuis novembre 2010 Assange se bat contre son extradition, à partir de l’Angleterre où il se trouvait au moment où les mandats d’arrêt ont été émis, et où il s’était volontairement rendu à la police, contrairement là-aussi à de fausses informations qui annoçaient son arrestation – une manière de suggérer qu’il était en fuite. Rappelons qu’il se trouvait en Angleterre dans le cadre de son travail d’éditeur de Wikileaks, en plein cœur de la plus importante publication journalistique de l’Histoire.

L’Angleterre, aussi un allié des Etats-Unis qui a suivi son maitre jusque dans des folies meurtrières comme la guerre en Iraq et en Afghanistan, a ajouté son grain de sel pour rendre le « séjour » d’Assange le moins agréable possible : non-seulement il se trouve en quasi-assignation à résidence, tellement ses déplacements sont limités, mais il est obligé de porter un bracelet électronique à la cheville 7/7 et 24/24 qui l’empêche de s’éloigner au-delà d’une certaine limite de sa résidence. Et ce n’est pas tout : il doit se présenter tous les matins à heure fixe au poste de police le plus proche – ce qui correspond clairement à du harcèlement. Encore une fois, ce traitement qui est rarement réservé à des criminels est ici donné à un journaliste. Dans une soit-disant démocratie, l’Angleterre. L’Angleterre, comme d’autres pays d’Europe d’ailleurs, est connue pour héberger des criminels de guerre – http://www.rnw.nl/international-justice/article/war-criminals-finding-safe-haven-uk.

Après avoir combattu son extradition en première instance puis en appel, à chaque fois avec rejet de ses doléances, même si les deux cours ont reconnu des anomalies dans le traitement du dossier par la justice suédoise, Assange a présenté sa demande à la Cour Suprême britannique, en argumentant que le mandat d’arrêt européen a été émis non-pas par un juge mais par un procureur qui est de fait lié à l’exécutif, ce qui viole la règle d’indépendance et d’impartialité avec laquelle devrait fonctionner une justice en démocratie.

Même si la Cour Suprême britannique a majoritairement rejeté son appel, essentiellement en faisant appel à la Convention de Vienne de 1969 (alors qu’il existe des accords plus récents décrivant le fonctionnement du mécanisme d’extradition suite à un MAW, et qui eux favorisent l’interprétation du droit défendue par les avocats d’Assange), il faut tout-de-même noter que deux parmi les sept juges ont émis un avis en faveur d’Assange, et donc contre son extradition. Et trois sur les sept ont émis des réserves sur le jugement. C’est pas-mal vu la nature politiquement explosive du sujet, et des pressions qui ont du s’exercer sur les juges. Mais ça ne ressemble pas à une justice impartiale et indépendante.

Petit aparté : lors de la restitution de la décision de la cour, et lors du rappel des faits, le président de la cour a malencontreusement annoncé qu’Assange était… accusé, ce qui est factuellement incorrect. Lapsus révélateur ? https://www.youtube.com/watch?v=MojIaPiZquU (aller à la minute 5:35)

Au-delà du citoyen Assange, qui pensait que l’Union Européenne serait une terre où il serait plus ou moins à l’abri des tentacules impérialistes et vengeresses des Etats-Unis, et qui a à notre plus grande honte constaté le contraire, quels sont les effets du jugement de la Cour Suprême pour nous autres citoyens et résidents de l’UE ?

La décision de la Cour Suprême britannique crée un antécédent grave : en effet son interprétation du droit européen veut dire que :

  • tout citoyen sur le territoire de l’UE pourra être extradé vers un autre pays de l’UE sur simple demande d’un procureur, voire même d’un officier de police ou d’un ministère (et de tout individu ou entité à la botte d’un exécutif et qui correspondrait à une interprétation large du terme « autorité judiciaire »), et non-plus d’un juge qui serait impartial et indépendant,
  • il ne sera plus nécessaire d’avoir un dossier solide pour extrader quelqu’un au sein de l’UE : une simple demande d’interrogatoire sera suffisante.

Les conséquences sont très lourdes car une demande extradition avec aucune règle de proportionnalité peut mettre fin de manière radicale au train de vie d’une personne, car elle impliquerait une interruption brutale de la vie professionnelle et familiale pour une durée indéterminée (cela fera bientôt deux années qu’Assange se bat contre son extradition – c’est ce qui se passe quand la loi est pervertie et utilisée par des gouvernement pour vous réduire au silence). Un sacré moyen (désormais en place) pour décourager la dissidence.

La Cour Suprême britannique a accepté la demande de l’avocate d’Assange d’argumentation d’un point qui n’a pas été abordé pendant l’audience (à savoir la Convention de Vienne, que le président de la cour est vraisemblablement allé piocher à défaut de trouver un argumentaire valable pour rejeter l’appel à partir des autres accords plus récents), au nom de l’équité du procès. Le délai donné est de 14 jours, ce qui repousse d’autant l’extradition éventuelle d’Assange. Si l’argumentation ne réussit pas à convaincre les juges, le dernier recours d’Assange serait la Cour Européenne des Droits de l’Homme.

Pour un journaliste à l’origine (avec son équipe Wikileaks) de la plus importante publication de l’Histoire, et à l’origine d’un nouveau modèle de publication qui repose sur un réel travail journalistique « scientifique » et l’utilisation d’une infrastructure informatique de pointe pour protéger l’anonymat des sources, le soutien médiatique est bien faible. La calomnie par contre a battu et bat toujours son plein. Ces deux phénomènes font que le soutien du public est nettement en dessous de ce qu’il mériterait d’être vu l’importance historique et l’impact jurisprudentiel et psychologique du traitement de Julian Assange. A ce titre, même un journal « d’investigation » comme Médiapart, qui a certes montré son sérieux journalistique dans le cadre d’affaires politiques françaises et françafricaines, n’a malheureusement pas suffisemment couvert l’affaire Assange. Voire a sauté les pieds joints dans les insuffisances journalistiques qu’il dénonce par ailleurs, comme dans le (minuscule) article du 30 mai 2012 dans lequel on peut lire qu’Assange est « accusé d’agressions sexuelles par deux ex-collaboratrices », ce qui est triplement faux, ou du moins trop imprécis, car primo « agression sexuelle » ne suggère pas la même chose qu’« accusation de relation sexuelle illégale », et mérite une mise en contexte comme celle effectuée plus haut (contexte juridique suédois) ; secondo les deux femmes n’ont jamais été des collaboratrices d’Assange, cette fausse information a été colportée par une presse calomnieuse car elle suggère que même ses collaborateurs seraient des victimes de ses actes, et qu’il serait donc infréquentable, et par conséquent qu’il faut le rejeter et ne pas avoir pitié de lui s’il se faisait écraser par le système ; troisio parce que la justice suédoise (comme mentionné plus haut) est en train d’agiter un soit-disant témoignage d’une des deux femmes qui n’est pas signé, et qui n’a donc aucune valeur, légale ou autre.

L’article en question, signé « La rédaction de Médiapart », peut laisser penser qu’il a été rédigé par un personnel non-permanent de la rédaction, ce qui viendrait renforcer là-encore l’idée que Médiapart ne s’intéresse pas beaucoup à l’affaire Assange.

La vidéo qui y figure quant à elle date clairement (pour ceux qui ont suivi de près l’historique de l’affaire) de janvier… 2011, ce qui n’est pas précisé dans l’article qui indique seulement « la fin du mois de janvier », et qui laisse donc penser qu’il s’agit de janvier 2012.

Mon intention n’est certainement pas de critiquer Médiapart et seulement Médiapart : si vous lisez les articles du Monde sur Assange les erreurs sont encore plus grossières et graves que ça (et toujours, de manière constante, endommageables pour Assange), et là par contre certainement intentionnelles, mais pour des raisons qu’il serait trop long de citer ici. Mon but est d’attirer l’attention d’un journal que je pense encore suffisamment sérieux pour m’y être abonné, et qui j’espère réévaluera la part de couverture qu’il devrait dédier à Julian Assange à l’avenir (il n’est jamais trop tard pour bien faire), ainsi que la qualité de cette couverture (l’affaire étant complexe et la calomnie prédominante).

J’attends avec intérêt une réaction de la rédaction. J’invite aussi les lecteurs qui auront découvert cette affaire de visiter le site de l’association que je représente (voir ci-dessous) pour s’informer et pour voir comment il peuvent aider Assange et Wikileaks.

En quelques années d’existance Wikileaks a bouleversé le rapport de force entre les gouvernements, la presse, et les peuples. Elle a donné un formidable coup de pied dans la fourmilière dans laquelle couchaient (et couchent toujours) de nombreux journalistes avec des politiques (les uns et les autres couchant aussi avec les puissants lobbies économiques et financiers). Elle a secoué le cocotier et fait tomber les « secrets d’état » que sont les manœuvres illégales et hautement immorales auxquelles s’adonnent en cachette de nombreux gouvernements, le gouvernement américain en tête, au détriment de leurs peuples et de la paix dans le monde. Wikileaks nous tend, à nous le peuple, une échelle pour sortir du trou désinfirmationnel dans lequel on a été jetés et dans lequel on reçoit toutes les « ordures », conséquences des magouilles qu’on se plaint toujours après coup de « n’avoir pas vu venir », de la guerre en Iraq et en Afghanistan, toutes deux reposant sur des mensonges qui ont coûté des centaines de milliers de vies et des centaines de milliards d’euros, au mensonge du néolibéralisme qui a accouché d’un crise financière qui a mis les peuples à genou et permis à « l’élite » d’acquérir plus de pouvoir et de richesse que jamais auparavant dans l’Histoire de l’Humanité.

Se bouger pour aider Wikileaks c’est saisir cette chance unique de rééllement dire stop aux mensonges de masse et de reprendre le pouvoir. L’information est notre minition. Wikileaks notre fournisseur. Armons-nous.

 

Mehdi Taileb

Président, Liberté-info

Association pour la Défense des Libertés Informatiques, et pour l’Informatisation Ethique et Démocratique de l’Economie et de la Société

www.liberte-info.net

http://blogs.mediapart.fr/blog/mehdi-taileb/060612/la-persecution-de-julian-assange-et-notre-rendez-vous-avec-lhistoire

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